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3 questions à Lise Faron, responsable des questions liées au droit au séjour, La Cimade

Q : Quel regard portez-vous sur les quotas d’immigration professionnelle que veut instaurer le gouvernement ?

L. F. : La Cimade est très opposée à la notion de quotas, car ils reflètent une volonté restrictive et utilitariste de l’immigration : il s’agit d’aller chercher les personnes dont on a besoin pour combler les trous du marché de l’emploi en France. Depuis 2008, il existe une liste de métiers en tension, qui connaissent, il est vrai, des difficultés de recrutement. Cette liste, spécialisée par régions, n’a pas été actualisée depuis 11 ans. Le gouvernement veut mettre en place un dispositif, encore très opaque, qui permettrait d’actualiser cette liste chaque année. Mais les économistes et les démographes disent que vouloir déterminer les besoins en main d’oeuvre, dans plus de 300 bassins d’emploi en France, est illusoire : les besoins évoluent trop rapidement. Edouard Philippe parle de quotas pour montrer une fermeté qui plaît à la droite et aux partisans d’un contrôle renforcé sur l’immigration. Ce qu’il a en tête, ce sont des objectifs chiffrés : son but n’est pas de restreindre l’immigration, mais de donner des objectifs liés aux métiers en tension dans une logique utilitariste : il veut pouvoir dire que nous avons besoin d’un certain nombre de personnes, dans un certain nombre de métiers. 

Le coeur de notre critique, c’est de vouloir réduire l’immigration au comblement des besoins en main d’oeuvre, sans voir qu’il y a des milliers de personnes étrangères en France qui travaillent, avec ou sans papiers, souvent contraintes au travail au noir car elles n’arrivent à pas à se faire régulariser, qui occupent de fait des emplois pénibles dans le bâtiment, la restauration, l’hôtellerie ou les sociétés de ménage, dans des conditions précaires et sans pouvoir faire valoir leurs droits, notamment en cas d’accident du travail, de maladie, de maternité ou de simples congés. Pourtant, ces personnes travaillent, cotisent, participent à l’économie française et déclarent même leurs revenus, car il est dans leur intérêt de montrer qu’elles sont insérées pour espérer obtenir un droit au séjour.

Q : Certains disent qu’il est facile d’embaucher des migrants : c’est vrai ?

L. F. : Lorsque l’on obtient le statut de réfugié, on a l’autorisation d’exercer une activité professionnelle. Il n’y a pas de complexité particulière, sauf pour certains métiers interdits aux étrangers : c’est le cas dans la fonction publique ou pour le métier d’expert-comptable, par exemple. La vraie difficulté est de trouver un emploi en relation avec la qualification obtenue dans son pays d’origine. C’est le problème de la non-reconnaissance des diplômes obtenus à l’étranger. Un diplôme de médecin ou d’architecte obtenu en Tunisie ou en Inde ne sera pas reconnu en France. Voilà pourquoi beaucoup de personnes étrangères sont cantonnées à des professions boudées par les Français. 

Mais je retournerai plutôt la question : est-il facile pour une personne étrangère de se faire embaucher ? Sans titre de séjour, il n’est pas évident de trouver une entreprise. Les personnes étrangères doivent alors accepter des conditions de  travail très difficiles, au noir, ou trouver de stratégies de contournement, comme par exemple demander à un ami de lui prêter son titre de séjour. Il y a donc des cas très variés chez les employeurs : certains peuvent croire qu’ils embauchent en situation régulière, d’autres n’ont pas de scrupules à embaucher des personnes sans titre de séjour, parce que ça les arrange.

Ce qui est sûr, c’est qu’il est plus simple d’embaucher quelqu’un sur place, au terme d’un entretien d’embauche, que d’aller chercher une personne à l’étranger. Dans un tel cas, l’employeur doit d’abord vérifier si d’autres personnes admises sur le marché de l’emploi en France ne pourraient pas être embauchées en priorité. Il doit justifier qu’il a fait des recherches, qu’il n’a trouvé personne sur place, puis il doit repérer une personne à l’étranger, obtenir une autorisation de travail, demander un visa. La procédure est complexe, longue et décourageante. Sauf pour les métiers en tension, où les employeurs ne sont pas obligés de publier d’offres d’emploi. Donc quand le gouvernement parle d’actualiser la liste des métiers en tension, cela ne correspond pas à la situation réelle.

Q : La Cimade fête ses 80 ans : quelles actions spécifiques avez-vous prévu ? 

L. F. : Nous organisons un colloque à Lyon le 25 janvier sur l’histoire de la Cimade et nous lançons la campagne “Quand tout bascule” : une série de vidéos qui illustre les effets des politiques migratoires, à partir témoignages de personnes que nous avons accompagnées. La Cimade est une association de solidarité active avec les personnes migrantes, incluant les personnes réfugiées, présentes sur tout le territoire français, en métropole et en outre-mer. Nous proposons de l’accompagnement, des permanences d’accueil, des conseils juridiques pour être régularisé ou pour accéder aux droits sociaux, mais aussi des ateliers socio-linguistiques pour l’apprentissage du français ou encore des actions culturelles. Nous menons aussi une action de plaidoyer, donc de prise de parole publique et de sensibilisation, envers les scolaires ou le grand public. 

A l’approche des élections municipales, nous portons également un discours d’encouragement des politiques publiques favorables à l’accueil des personnes migrantes, qui veillent à ne pas stigmatiser et à ne pas entretenir les peurs issues de la méconnaissance et de la différence. Les collectivités, l’Etat et les communes jouent au ping-pong sur ces questions. Les politiques menées par l’Etat ont un impact très fort sur ce qui se passe dans les communes et celles-ci ne peuvent pas agir sur la racine des problèmes, mais elles ont des compétences. Les élus peuvent se servir de leur rôle d’élu pour mener des actions et faire pression sur les services de l’Etat pour faire évoluer les politiques de l’accueil, comme le fait par exemple le Réseau des villes accueillantes.

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