Nicolas Hazard est conseiller spécial pour l’économie sociale auprès de la Commission européenne. Entrepreneur, il crée en 2012 INCO, un fonds d’investissement qui revendique la gestion et le conseil de plus 500 millions d’euros en faveur d’entreprises à impact. Nommé en juillet 2020 par la présidente de la Commission Ursula Van der Leyen, il a contribué à l’élaboration du plan d’action pour l’économie sociale, qui sera lancé officiellement le 17 février 2022 par le Commissaire européen Nicolas Schmit.

Propos recueillis par Victoria Darves-Bornoz

Mediatico : Nicolas Hazard, vous êtes engagé sur le front de l’économie sociale et solidaire depuis plus de 10 ans en tant qu’entrepreneur, essayiste et créateur d’événements. Quelle est aujourd’hui votre définition personnelle de l’impact ?

N.H. : C’est une définition qui me tient à cœur. Il y a plus de 10 ans, j’ai lancé Impact 2 (prononcer Impact-au-carré), qui aura lieu cette année aussi. L’idée était de fédérer toutes les personnes qui pensent qu’il est important que les entreprises de demain créent un impact social et environnemental positif. L’impact, c’est le fait de créer des modèles économiques qui permettent de répondre aux grandes problématiques sociales auxquelles on est confronté. D’un point de vue européen, une entreprise peut avoir tout statut juridique : coopérative, mutuelle, société de capitaux… le but, c’est d’aller un peu au-delà des statuts, pour pouvoir mesurer l’empreinte sociale et écologique d’une activité.

L’Économie sociale européenne, ce sont historiquement les associations, les coopératives, les, mutuelles, auxquelles on ajoute les entreprises qui ont un fort impact social et environnemental, les entreprises d’insertion et les entrepreneurs sociaux .

Mediatico : L’Europe se dote pour la première fois d’un plan d’action pour l’économie sociale. En quoi est-ce un « moment clé » pour l’économie sociale, comme vous l’avez affirmé le 16 décembre lors de la présentation du projet à Bruxelles ?

N.H. : Le tournant est fondamental parce que c’est que c’est un tournant européen, et pas seulement français. Il faut savoir que la France est un des pays les plus avancés en la matière. Mon rôle consistait en partie à déterminer comment faire en sorte que l’économie sociale se développe partout en Europe, et surtout en Europe de l’Est, où il n’y a pas grand-chose pour l’instant. L’Europe, ce sont 27 réalités très différentes : il y a des pays très avancés, et d’autres où le concept n’existe même pas. On va aider les États à de doter d‘instruments législatifs pour faire exister cette réalité-là.

La dernière véritable initiative au niveau européen est celle qu’avait lancée Michel Barnier il y a dix ans : La Social Business Initiative. Depuis, la commission ne s’est pas dotée d’une nouvelle politique en la matière. Là, c’est devenu une priorité pour les dix prochaines années.

Mediatico : Vous travaillez depuis un an et demi auprès du commissaire européen à l’emploi et aux droits sociaux, Nicolas Schmit. Comment s’est déroulée concrètement votre collaboration ?

N.H. : La commission européenne travaille depuis longtemps à définir une politique pour l’économie sociale en Europe, principalement via la direction générale à l’emploi et la direction générale « GROW » (Marché intérieur, industrie, entrepreneuriat et PME NDLR). En parallèle, mon rôle est d’identifier des acteurs dans tous les pays européens, de faire remonter les idées du terrain, les solutions… Le plan d’action propose des mesures très concrètes qui ont été validées par le collège des commissaires. Il fait la liste de tout ce qui va être fait dans les deux années à venir. Tout le monde a mis la main à la pâte, car le sujet est transversal.

Mediatico : Avez-vous travaillé avec des organismes officiels représentatifs de l’économie sociale, des think-tanks… ?

N.H. : Les think-tanks et les organisations ne représentent pas tout le monde…. Je suis allé sur le terrain en Pologne, à Malte, pour rencontrer des gens qui ne sont pas forcément dans des réseaux. Il y a, je dirais, une majorité silencieuse en fait.

Mediatico : Le 16 décembre, Thierry Breton, commissaire en charge du marché intérieur européen depuis 2019, a rappelé le rôle crucial qu’a occupé l’économie sociale dans la lutte contre la pandémie. Il a appelé les entrepreneurs à agir et à solliciter des fonds auprès de leurs États membres. Concrètement, comment l’Europe va-t-elle aider à financer l’économie sociale ? Y aura-t-‘il un budget dédié ?

N.H. : Non, on ne peut pas établir de montant parce qu’il n’y a pas de fonds dédiés. La grande majorité des fonds proviennent des fonds structurels européens : les FEDER (Fonds européen de développement régional) et FSE (Fonds social européen). La Commission oriente leurs investissements, mais ils sont gérés par les régions européennes. Or, sur une enveloppe de 100 millions par exemple, les économies sociales peuvent être éligibles mais elles ne sont pas les seules. En revanche, ce qu’on sait, c’est que beaucoup plus de moyens vont être mis à disposition, et que tous les fonds auront désormais une composante « économie sociale », et ça c’est révolutionnaire ! On va ouvrir des fonds dans le cadre de la Politique agricole commune par exemple.

Mediatico : Que prévoit la Commission européenne pour accompagner les entreprises à impact dans leur développement ?

N.H. : Il y aura, d’une part, des mesures pour favoriser l’accès aux financements, par exemple une dotation via la Banque européenne d’investissement. L’idée est d’accompagner les entreprises dans leur changement d’échelle, en favorisant la confiance des investisseurs. C’est une super nouvelle. Il y a aussi le « capacity building », avec des programmes d’accompagnement qui seront pilotés par les régions. Il y aura donc un travail de formation en amont pour les personnes qui accompagneront les structures localement.

Ensuite, l’objectif est de créer une plateforme unique qui mutualisera toutes les informations sur les dispositifs européens en faveur de l’économie sociale. Encore une fois, le gros enjeu, c’est avant tout de rendre le secteur visible et créer des outils législatifs pour le développer dans des pays où il n’existe pas : en Europe de l’Est, dans certains pays d’Europe du Nord… Même l’Allemagne n’a pas beaucoup développé son secteur par rapport aux pays latins. Il faut les aider à structurer des outils juridiques.

Mediatico : Y-a-t’il, selon vous, des entreprises sociales qui peuvent servir de modèle de développement en Europe ?

N.H. : La France est dans le top trois des avancées. Dans le domaine de la prévention santé, il y a un groupe comme Siel Bleu, par exemple, qui fait de la prévention à travers le sport dans les maisons de retraites. En Espagne, il y a un groupe comme Mondragon, basé au pays basque, qui a réussi à développer plein d’entreprises différentes sur un modèle coopératif. Ils ont aujourd’hui plus de 100 000 collaborateurs un peu en partout en Europe.

A titre personnel, chez INCO, notre but est d’accompagner cette nouvelle économie. On est 400 aujourd’hui, présents dans plus de 50 pays. Les activités françaises représentent à peine plus de 5% de notre total d’activité. Les activités sont mondiales et très européennes. Il y a des start-ups un peu plus jeunes que les groupes que j’ai cités, qui ont un beau potentiel, comme Phenix pour la gaspillage alimentaire, qui se lance en Europe, en Allemagne, en Belgique… On est actionnaire de Phenix depuis longtemps et on a vu le potentiel de développer…

Après, le but n’est pas forcément d’être le plus gros possible. L’important est avant tout d’avoir un impact. Tous les modèles ne sont pas franchisables ou à développer. Parfois, les problématiques sont très régionalisées. Un modèle qui marche quelque part ne marche pas forcément ailleurs. Aujourd’hui, on essaie juste de créer le contexte pour que ce soit possible. Un des objectifs du plan d’action est de simplifier la règlementation pour qu’une structure en France puisse plus facilement se développer dans d’autres pays européens.

Mediatico : Quelles sont vos attentes à l’égard de la présidence française  de l’UE ?

N.H. : Ce qui est intéressant, c’est d’aller promouvoir, expliquer le travail qu’on a fait, et rallier un maximum de personnes. Malheureusement, en France, on a tendance à se mettre en avant. Ce qui serait intéressant, ce serait de créer un dialogue entre les différents pays et régions européennes pour qu’elles s’inspirent les unes des autres. Mais je n’y crois pas, car ça tombe en plein dans les élections. Je pense que ce n’est pas le bon timing. Mais j’espère avoir tort !

Ce plan d’action va mettre un coup de projecteur. Les entreprises sociales, elles, continuent leur boulot. On ne peut que faire grandir ce secteur qui n’en est qu’au début de son ascension. Les moyens sont maintenant donnés pour en faire une vraie priorité.

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