Double coup de tonnerre dans le combat pour le climat ! En ce jour de « Finance Climate Day », voilà qui tombe bien mal. Car à quelques jours de la COP 26 de Glasgow, réunion internationale qui doit tirer le tout premier bilan, cinq ans après, des engagements pris à Paris lors de la COP 21, la défiance est à nos portes. La France, avant-gardiste sur le climat dit-on, chantre de la finance verte, initiatrice de l’Accord de Paris signé par 180 États en 2015, cette France-là, oui, vient d’être condamnée pour inaction climatique. Non par un tribunal international ou européen, mais par un tribunal français.

Saisi par quatre ONG sous la bannière de « l’Affaire du siècle », initiatrice d’une pétition rassemblant 2,3 millions de citoyens, le tribunal administratif de Paris a en effet ordonné la semaine dernière à l’État français de réparer les conséquences de ses engagements non tenus sur la lutte contre le réchauffement climatique, durant la période 2015-2018. Le tribunal laisse le gouvernement décider des mesures à prendre, mais il exige sans détour une réparation « effective au 31 décembre 2022 ». Le gouvernement a-t-il volontairement renoncé à ses propres engagements depuis 2015 ? Voilà qui écorne sérieusement la capacité des citoyens, même les plus conciliants, à faire encore confiance à leurs représentants politiques.

Réchauffement climatique : Total savait depuis 1971

Mais un second coup de tonnerre vient d’amplifier cette défiance : Total savait ! Une étude de chercheurs du CNRS, de Sciences Po et de l’Université de Stanford a révélé, la semaine dernière encore, que les deux compagnies pétrolières françaises, Elf et Total (qui ont fusionné en 1999), connaissaient parfaitement l’impact négatif de leur activité pour la planète et ses effets sur le réchauffement climatique depuis 1971, soit depuis 50 ans. Et qu’elles ont sciemment semé le doute dans l’opinion publique, décrédibilisant la parole scientifique, pour protéger leur activité économique. Ainsi, comme aux États-Unis où ExxonMobil, BP et Shell ont longtemps nié et financé les climato-sceptiques à coup de milliards de dollars, le lobby industrialo-climato-sceptique a aussi frappé en France. Autant lorsque Total et Elf étaient des entreprises publiques, soit avant 1993, que jusqu’à aujourd’hui.

Alors qui croire ? Qui ment ? Et qui gagne, à la fin ? Sans remonter jusqu’aux négationnistes de l’Histoire, rappelons-nous de quelques scandales économico-sanitaires de ces dernières années. Avant-hier, le nuage radioactif de Tchernobyl s’était arrêté, disait-on, à la frontière franco-allemande. Hier, les cigarettiers américains déclaraient que la dangerosité du tabac pour la santé n’était pas prouvée. Et avant le dieselgate, l’automobile européenne certifiait que la pollution émise par les moteurs diesel était inférieure aux normes légales.

Aujourd’hui encore, des doutes existent sur des sujets sociétaux de premier ordre, aux enjeux financiers colossaux. Sur la cause originelle du Covid par exemple, qui devrait appeller réparation financière. Sur l’utilité de la 3e dose de vaccin, dont le marché pèse au bas mot 15 milliards de dollars par an. Sur le caractère cancérigène « probable » des nitrites dans nos jambons, qui vaut à l’application Yuka une grosse bataille judiciaire. Les doutes doivent être levés. Et pour cela, une seule arme existe en démocratie : la transparence. En général impulsée par des citoyens lanceurs d’alerte, celle-ci doit être aujourd’hui portée par le pouvoir politique.

Olivia Grégoire, la ministre qui appelle à un capitalisme citoyen

Au gouvernement, une femme entend incarner cette dynamique. Olivia Grégoire, la secrétaire d’État à l’économie sociale, solidaire et responsable, vient de publier un livre de campagne, intitulé : « Et après ? Pour un capitalisme citoyen ». Rare à réussir ce tour de force parmi les ministres-écrivains, elle a décroché une préface d’Emmanuel Macron, dans laquelle le Président de la République affirme : « C’est en réconciliant politique et entreprise, société et entreprise que nous en finirons avec ce fond de pessimisme et de défiance qui nourrit la France inquiète ». La défiance, encore… Fort bien : pour renforcer la démocratie, appuyons la vie politique et le monde des affaires sur la transparence. La Loi Pacte en a préparé quelques ressorts utiles. Mais diable, pourquoi donc avoir découragé les citoyens en vidant de sa substance le projet de la Convention Citoyenne pour le Climat ?

En ce jour du « Climate Finance Day », la transparence est plus que jamais nécessaire. Cet évènement international à l’initiative de Finance For Tomorrow, émanation de Paris Europlace, qui réunit chaque année depuis 2015 les acteurs de la finance internationale sur les enjeux du réchauffement climatique, va mettre une nouvelle fois sous le feu des projecteurs la France, qui s’apprête à prendre la présidence de l’Union européenne. Quel discours exemplaire peut-on attendre des politiques et des financiers ? Un discours de vérité, bien sûr.

La démocratie est en danger, il est urgent de la réparer

Ainsi, quand TotalEnergies dit viser la neutralité carbone en 2050, date à laquelle ses investissements dans les énergies renouvelables et l’électricité représenteront plus de 20% de ses investissements, les investisseurs et l’État doivent cesser de financer TotalEnergies, parce que ce groupe va donc continuer de consacrer 80% de ses investissements aux énergies fossiles dans les 30 ans qui viennent. Mais que décideront les investisseurs, alors que l’action Total grimpe de près de 30% depuis janvier ? Autrement dit, peut-on faire confiance à l’engagement des investisseurs, lorsqu’ils disent vouloir s’engager pour le climat ?

Et que fera l’État, dont les liens historiques avec le géant pétrolier sont très imbriqués ? Une commission d’enquête parlementaire sera-t-elle ouverte, comme le demande Delphine Batho, ancienne ministre de l’Environnement, aujourd’hui conseillère du candidat écologiste Yannick Jadot ? En résumé, Total doit-il lui aussi payer pour inaction climatique, comme le réclament les ONG ?

Quand le doute s’empare des citoyens, la démocratie est en danger. Il est urgent de la réparer. Aux États-Unis, pour avoir intoxiqué leurs semblables, les cigarettiers américains avaient écopé en 1997 d’une amende record de 368 milliards de dollars – ramenée à 206 milliards de dollars en appel – au profit des victimes et des organismes de santé.


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