Certes, un baromètre n’a jamais donné la température : à tout le moins, nous donne-t-il une idée de la pression de l’air. Mais l’air du temps, sachez-le, s’est nettement rafraîchi. Assurément, les heures fastes de la générosité des Français sont derrière nous.

« Sans surprise, le mois de décembre est le mois de la générosité par excellence », affirmait pourtant microDON dans son dernier baromètre au printemps. L’entreprise sociale, entrée dans le giron de La Banque Postale depuis son rachat par KissKissBankBank voilà deux ans, révèle que son dispositif de l’Arrondi en caisse a permis de collecter 8,7 millions d’euros en 2021, dont 1,5 millions d’euros sur le seul mois de décembre. Encore une année record donc, avec pas moins de 27 millions de gestes de micro-dons réalisés par les clients de plus de 9.000 magasins partenaires. Depuis sa création en 2013, l’Arrondi en caisse a permis de collecter 28 millions d’euros, intégralement reversés à près de 800 associations. Bravo !

La crise sanitaire n’a pas freiné le développement du dispositif, assure même microDON. « Beaucoup d’enseignes s’en sont saisi pour adresser un soutien particulier à des populations fragilisées et répondre à des situations d’urgence. Ainsi Picard a par exemple souhaité se mobiliser via L’Arrondi pour aider les étudiants en précarité impactés par la crise ». D’autres enseignes comme Franprix, Monoprix ou Naturalia ont orienté l’Arrondi au profit de l’AP-HP ou du Secours Populaire. D’autres encore se mobilisent aujourd’hui pour venir en aide à la population ukrainienne. « L’Arrondi en caisse devrait sans difficulté s’imposer dans le top des 5 des plus grandes collectes de dons en France », assure Olivier Cueille, cofondateur de microDON avec Pierre-Emmanuel Grange. Pourquoi s’inquiéter ?

Et voici qu’un deuxième baromètre, celui de la finance solidaire, vient aussi nous conforter. Avec une collecte en progression de 5,1 milliards d’euros en 2021 (+26%), l’encours global de la finance solidaire atteint désormais 24,5 milliards d’euros (voir l’infographie). La collecte 2021 constitue « une croissance inédite », « la plus forte augmentation en valeur absolue » et « une nouvelle année record », révèle la 20ème édition du Baromètre de la finance solidaire, publié hier dans le journal La Croix (lire aussi notre article avec sa vidéo). Tambours. Trompettes !

Car la finance solidaire « a bénéficié des marchés financiers haussiers », ainsi que des mesures positives de la loi Pacte qui a fait entrer la finance solidaire dans les contrats d’assurance-vie, se réjouit Frédéric Tiberghien, président de FAIR, ex-Finansol. Résultat, en 2021, les 5,1 milliards collectés ont permis d’apporter immédiatement 699 millions d’euros de financements solidaires à 1.350 projets à impact social (52%), environnemental (17%) ou territorial (13%). Ils ont notamment permis d’aider 4,6 millions de personnes pauvres, de soutenir 38.758 emplois, de reloger 1.619 personnes et leur famille, d’alimenter 5.904 foyers en électricité renouvelable… Là encore, bravo ! Alors, quoi ?

Sauf qu’un troisième baromètre vient regarder la réalité de plus près. Celui de la générosité des Français, qui se base sur 1 milliard d’euros de dons de particuliers, au profit de 56 associations et fondations membres de France générosités. Soit un-tiers de la collecte nationale, excusez du peu ! Où l’on apprend encore que les dons ont augmenté de 4,5% en 2021, après une année 2020 exceptionnelle due à la crise Covid. Ou que les dons par prélèvement automatique sont ceux qui progressent le plus (+8,1%), représentant désormais 40% des dons aux associations et fondations (contre 34% en 2012). Voilà qui montre « la fidélité des donateurs français et leur envie d’engagement à long terme auprès des organisations d’intérêts général », relève France générosités (voir le baromètre).

Mais ces chiffres cachent un problème structurel inquiétant pour les associations et les fondations, poursuit France générosités. Son baromètre pointe en effet une diminution importante, et surtout continue, du nombre de nouveaux donateurs, depuis 2011. Depuis 10 ans, la baisse des nouveaux donateurs atteint en effet 9%. Ce phénomène constitue « un risque important pour nos organisations, un challenge à relever pour les années à venir ». Car si la valeur globale des dons progresse tandis que le nombre de donateurs s’amenuise, c’est que le champ de la générosité se voit à son tour rattrapé par le creusement du fossé entre les plus riches et les plus pauvres. Que n’a-t-on dit, longtemps, que les pauvres étaient parfois plus généreux que les riches. Ce temps-là, aujourd’hui, est révolu.

Un quatrième baromètre, d’ailleurs, enfonce le clou : celui des Apprentis d’Auteuil, établi par Ipsos. Le montant moyen des dons déclarés a baissé en 2021, assure-t-il, tombant à 274€ par ménage, contre 395€ en 2020. Une chute de 30% sur un an ! « Les dons ont retrouvé le niveau qui était le leur en 2019 », résume Stéphane Dauge, directeur de la communication de la fondation des Apprentis d’Auteuil.

Car devant le retour de l’inflation, les Français redécouvrent les supermarchés discount. Devant la flambée des prix de l’énergie due à la guerre en Ukraine, ils attendent un chèque énergie. Et devant la nouvelle crise économique, ils se ruent sur les crédits à la consommation et espèrent un coup de pouce à leur pouvoir d’achat.

Pour l’Arrondi en caisse, les Français regarderont donc à deux fois avant d’ouvrir leur porte-monnaie. Quant à la finance solidaire, les marchés financiers ne seront pas haussiers indéfiniment. Tout cela impactera bien sûr le financement des associations et des fondations.

La crise du Covid avait surpris en étant celle de l’ouverture à l’autre et de la générosité retrouvée. La crise qui naît aujourd’hui du retour de l’inflation sera hélas celle du coup de froid et du repli sur soi. L’élan de générosité financière des Français a été stoppé net. Il nous reste à trouver d’autres formes de générosité.


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