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1.000 exposants pour 600.000 visiteurs, le Salon de l’Agriculture vient d’ouvrir ses portes à Paris. « L’agriculture vous tend les bras », interpelle son slogan, comme un appel incantatoire à la réconciliation, enfin, du grand public avec les paysans. Il faut dire que ce salon n’a rien d’ordinaire. Il est tout à la fois la vitrine de l’excellence de nos produits du terroir, un terrain de campagne politique et médiatique, mais aussi un lieu privilégié pour cerner les nouvelles attentes des Français. D’ailleurs, un espace « matériaux biosourcés » y apparaît cette année, complétant les nouvelles préoccupations sociétales des visiteurs : bien-être animal, pesticides, climat, transition alimentaire et, bien sûr, renouvellement des générations. En effet, un agriculteur sur deux prendra sa retraite d’ici 10 ans. Il convient donc dès à présent d’attirer les jeunes. Avec des revenus décents, évidemment.

C’est tout l’objet de la Loi EGalim de 2018 : construire les prix de vente des produits alimentaires en tenant compte des coûts de production, de façon à mieux rémunérer les agriculteurs en bout de chaîne. Mais, au printemps 2019, les négociations entre producteurs et distributeurs ont mal tourné. A qui la faute ? Emmanuel Macron n’a pas hésité, vendredi, à accuser les distributeurs de mauvaise volonté. Il a certes salué les bons élèves, comme l’enseigne Lidl. Mais il a annoncé 4 millions d’euros d’amendes « envers trois distributeurs pour non-respect de la date butoir » de signature des contrats annuels qui fixent les prix d’achats aux producteurs : Système U, Intermarché et surtout Carrefour.

Ah, Carrefour ! L’inventeur du premier supermarché en 1960, devenu géant mondial de la distribution. Carrefour, qui s’est aujourd’hui donné « la transition alimentaire » pour raison d’être, la campagne « Act For Food » pour l’incarner, les ateliers « Act For Food Kids » pour éduquer. Carrefour, premier vendeur de produits « C’est qui le patron ?! » en France, une marque qu’il a référencée dès sa création en 2016 et qui rémunère les producteurs au juste prix. Carrefour, engagé contre le gaspillage alimentaire depuis déjà 7 ans, premier distributeur adhérent au réseau « Too Good Too Go », cette application mobile qui permet de redistribuer les invendus alimentaires. Ah Carrefour…

Mais Carrefour, c’est aussi le plan de transformation « Carrefour 2022 » du nouveau PDG Alexandre Bompard. Avec le départ programmé de 3.000 salariés dans les hypermarchés français, via le dispositif de la rupture conventionnelle collective qui permet d’éviter les licenciements. Avec le développement des offres de paiement fractionné qui échelonnent un paiement sur trois mois, porte ouverte vers le surendettement. Avec une nouvelle zone commerciale de 22.000 m2 aux portes d’Aurillac l’an prochain, qui inquiète tous les commerces de centre-ville alentour. Avec enfin ces négociations impitoyables avec les producteurs, qui lui valent 2,93 millions d’euros d’amende pour avoir fait traîner la signature de 157 contrats. Une attitude déloyale, « susceptible de renforcer le rapport de force en faveur du distributeur », explique la DGCCRF.

Alors « Act for Food », ou « Act for Good” ? Oui à la transition alimentaire, si elle ne s’arrête pas à la transition du modèle économique de Carrefour. Il est louable de vouloir bannir 100 substances controversées dans les produits Carrefour, mais il est préférable d’éviter les controverses tout court. Assurément, Carrefour s’est doté d’une raison d’être, mais n’est pas pour autant devenu une « entreprise à mission », désintéressée et soucieuse de l’intérêt général. Qu’en sera-t-il cette année des négociations tarifaires avec les producteurs ? La loi impose qu’elles aboutissent avant le 1er mars. Ce sera la semaine prochaine. Au dernier jour du Salon de l’Agriculture.


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