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Au cours des deux dernières décennies, la « raison d’être » (aussi appelée « purpose ») a été élevée au plus haut niveau dans le discours des entreprises du secteur privé. Si nous pouvons célébrer ce nouveau paradigme des organisations, il faut également rester prudent. Nous donnons au purpose un mérite moral, mais nous éludons souvent les dilemmes qu’il expose. Il nous faut les affronter, car il n’existe pas de raccourci vers la raison d’être.

Le « Bien suprême »

Au quatrième siècle avant notre ère, Aristote a théorisé le concept de « Bien suprême ». Selon lui, ce Bien a trois caractéristiques : il est le but ultime de nos actions, à quoi tout le reste se rapporte et qui ne se rapporte donc à rien d’autre.

Le premier obstacle auquel se heurte une si grande partie de notre conception collective est la nécessité de justifier la raison d’être par ses avantages (parfois contradictoires), qu’il s’agisse des rendements pour les actionnaires, de la rétention des employés ou de la fidélité des clients. Cela trahit un esprit pris au piège dans les fausses promesses de l’économie du XXe siècle. Si vous êtes dans une logique de rentabilisation de la raison d’être, vous avez fondamentalement mal compris de quoi il s’agit. Vous devez la prendre pour ce qu’elle est, pas pour ce qu’elle peut faire pour vous. Le but n’a pas de « pourquoi » ; c’est le « pourquoi ».

Quelque 2 000 ans après Aristote, Viktor Frankl, neurologue et psychiatre autrichien, s’est attelé à comprendre ce purpose. Pour Frankl, la finalité n’est pas de s’auto-actualiser, mais d’avoir une cause à servir ou une autre personne à aimer. Avoir ce « quelque chose qui vous dépasse » est ce que Frankl appelle la transcendance de soi. Son intuition est allée plus loin : la réalisation de soi n’est pas du tout un objectif atteignable, pour la simple raison que plus vous vous efforcez de l’atteindre, moins il est probable qu’elle se produira. La réalisation de soi n’est jamais qu’un effet secondaire de la transcendance de soi.

L’auto-transcendance appliquée aux organisations

Mais comment cela s’applique-t-il aux organisations ? La première vérité vient d’Aristote : le but organisationnel et le profit n’ont pas besoin d’être corrélés. Le gagnant-gagnant ne sauvera pas le monde. La véritable raison d’être expose les compromis auxquels nous devons faire face. La deuxième vérité est que nous devons comprendre l’auto-transcendance organisationnelle. Pour quoi les organisations devraient-elles se battre, au-delà d’elles-mêmes ?

L’approche mature de l’auto-transcendance organisationnelle consiste à comprendre qu’au-delà de chaque organisation se trouvent les systèmes dans lesquels elle est ancrée – ses écosystèmes – et le but d’une organisation est de jouer son rôle pour maintenir ces écosystèmes en bonne santé. Tout comme chaque cellule de votre corps joue son rôle pour vous maintenir en vie et en bonne santé, chaque organisation doit jouer son rôle pour générer et maintenir la santé des communautés, des industries, des économies, des sociétés et de la planète dont elle fait partie.

Certaines organisations ont déjà reconnu la nécessité non seulement d’éviter de nuire à l’environnement mais aussi de contribuer à sa régénération. Par exemple, Microsoft a promis qu’en 2050, il aurait éliminé plus de carbone dans l’atmosphère (et continuera probablement de le faire) qu’il n’en a causé depuis sa création.

Faire évoluer l’économie

Se concentrer sur l’auto-transcendance change tout, car cela signifie que la façon dont nous mesurons le succès change à tous les niveaux – de l’individu à l’organisation et à l’économie dans son ensemble – et donc nos solutions aussi. Ces changements interdépendants constituent un changement de paradigme.

La mise en place d’une économie « sensée » est facile à dire mais sera difficile à faire, notamment parce que la plupart des organisations sont actuellement conditionnées à s’auto-réaliser. Certaines le font de manière relativement inoffensive, et nous pouvons en accepter quelques-unes. D’autres sont confrontées à de véritables dilemmes. Je suis sûr que les entreprises agrochimiques croient sincèrement que nous ne pouvons pas nourrir le monde sans pesticides, mais les limites de la planète face à l’azote réactif ont déjà été dépassées. Dans ces situations, nous aurons besoin de changements radicaux des modèles commerciaux et de l’ensemble des chaînes de valeur. Enfin, plusieurs entreprises nuisent sciemment à d’autres pour leur profit ; je doute que les fabricants de tabac croient eux-mêmes avoir un impact positif sur le monde. Dans ces cas, nous devrons faire évoluer notre économie pour que ce ne soit plus possible.

Il peut sembler impossible de réaliser une économie d’auto-transcendance dans le temps imparti. Mais si nous consacrons une fraction des efforts que nous avons dédiés à la construction d’une économie qui s’auto-réalise, le changement se produira plus rapidement que nous ne le pensons.

Tom Rippin, fondateur et Président d’On Purpose


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